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ELVIRA AU THÉÂTRE DE L’ATHÉNÉE

Il lui dit de faire le vide pour mieux ressentir le texte, de se méfier du corps qui suit le geste. Il l’engage aussi à se défier de l’orgueil et de l’exhibitionnisme pour mieux se concentrer sur la présence et la primauté du sentiment. Lui, c’est Louis Jouvet, devenu professeur au Conservatoire national d’art dramatique bien qu’il en ait manqué trois fois le concours d’entrée. Elle, c’est Claudia, son élève, qui s’appelait en vérité Paula Dehelly et obtint un premier prix d’art dramatique avant que les Nazis ne lui en interdisent d’en profiter, parce qu’elle était juive et que cette histoire se passe à Paris en 1940. Ils répètent la célèbre scène « des adieux d’Elvire », où cette dernière supplie Don Juan de mettre fin à ses excès comme à ses offenses, afin de calmer la colère divine et d’éviter le châtiment du Ciel qui s’apprête à fondre sur lui. Claudia a la bouche qui tremble et les yeux qui brillent. Mais elle a du mal avec cette scène, elle qui ne croit pas à l’Enfer… Alors Jouvet lui conseille de penser à quelque chose qui pourrait lui inspirer une peur équivalente, lui pour qui « le but du théâtre ne peut pas être une recherche d’ordre intellectuel, mais plutôt une révélation d’ordre sentimental ». Suivent une série d’analyses sur la psychologie d’Elvire et de Don Juan et sur l’écriture de Molière, le tout formant comme un petit traité sur la direction d’acteur, où le maître prône notamment : « celui qui vient délivrer un message malgré lui, ce pourrait être une définition de l’acteur ».

Louis Jouvet dirigeant ses élèves du Conservatoire
Créé en 1986 sous le titre Elvire Jouvet 40, ce spectacle fut écrit par Brigitte Jacques-Wajeman d’après les notes de cours sténographiées à la demande de Jouvet et réunies dans son ouvrage Molière et la comédie classique. Il est ici repris à l’Athénée dans une version italienne et dans une mise en scène de Toni Servillo, admirable de dépouillement et d’intensité. Un jeu de noirs et de lumières sobre mais efficace, un décor simple mais subtil, quelques effets sonores précisant ce que le texte ne veut pas dire : il y en a toujours assez mais il n’y en a jamais trop. Autant d’éléments qui expliquent la réussite de cette mise en abîme, un exercice parfois si périlleux… Sans oublier des comédiens irréprochables, qui ne nous transmettent pas seulement les préceptes de Jouvet mais réussissent aussi, de bout en bout, à les incarner. Et c’est bien là que réside la magie transcendante de l’ensemble : on en oublie que nous n’avons en face de nous que des personnages.
Louis Jouvet (Toni Servillo) et Claudia (Petra Valentini)

Et cela malgré la barrière linguistique qui, il est vrai, rend le spectacle extrêmement exigeant pour les personnes ne pratiquant pas la langue savoureuse de Pirandello. Aussi exigeant, peut-être, que le professeur Louis Jouvet l’était à l’égard de ses élèves… Mais l’attention du public est telle que les qualités d’écoute sont optimales et le fait qu’elle passe si bien en italien prouve que la parole de Louis Jouvet, parfaitement retranscrite par Brigitte Jacques-Wajeman, est universelle. On en vient même à se dire, une fois les chaleureux applaudissements passés, que ce texte pourrait bien devenir, au fil des décennies, une œuvre classique, que Jouvet définissait comme « une pièce d’or dont on n’a jamais fini de rendre la monnaie ». Allez donc dépenser quelques sous en marchant ou courant jusqu’au théâtre de l’Athénée, afin d’y recevoir une pure leçon de théâtre, dans tous les sens du terme.

À l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet à Paris

Du 5 au 14 décembre 2019

Texte de Brigitte-Jacques-Wajeman tiré de Molière et la comédie classique de Louis Jouvet ; mise en scène de Toni Servillo

avec Toni Servillo, Petra Valentini, Francesco Marino et Davide Cirri

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